Texte de Flavien Conilleau
« Quel plaisir de voir ces parents et enfants démonter, démantibuler, triturer tous ces objets, en totale liberté ! Des objets qu’on ne doit surtout pas ouvrir en général, et encore moins dans un musée...
Une maman m’a dit : "génial, mon fils n’avait jamais ouvert un téléphone avant aujourd’hui". Ce n’est plus dans les habitudes. D’ailleurs, dans la masse des objets à démonter, les gens semblaient plus à l’aise à démonter les vieux objets que les plus récents. C’est intéressant, car effectivement quand on y regarde de plus près, les objets qui nous entourent sont de plus en plus capotés. Ils sont constitués de pièces plastiques clipsées, emboîtées ou assemblées hermétiquement. Ils sont plus complexes qu’ils n’y paraissent et parfois difficiles à comprendre. Lorsqu’ils fonctionnent mal ou qu’ils ne fonctionnent plus du tout, on ne peut pas les ouvrir à moins de les casser. Il semble que les industries, par l’intermédiaire des designers, préfèrent concevoir des objets que l’on remplace entièrement, plutôt que de compliquer la chaîne de service après-vente (ce qui pose de fait la question du recyclage des déchets). En revanche les objets sont souvent plus pratiques, plus sûrs et mieux adaptés aux comportements des consommateurs.
En tant que designer, je trouve cela passionnant de retourner le problème en proposant un stock d’objets dont la valeur grandit à mesure qu’on les démonte. Plusieurs mamans semblaient frustrées de ne pouvoir démonter certaines pièces et de se retrouver avec peu d’éléments.
J’ai eu plusieurs fois l’occasion de travailler à partir d’objets du quotidien détournés notamment sur une exposition interactive sur le thème de l’eau au Chili en 2002... Nous avons pratiquement réalisé toutes les "machines" à partir d’objets du quotidien (recyclés, réinventés, réinvestis). Les seuls objets totalement fabriqués pour l’exposition ont été dessinés avec des artisans locaux... Cette expérience reste pour moi un coup de cœur...
J’avais déjà abordé cette démarche, à l’ENSCI les Ateliers, lors d’un workshop qui m’a beaucoup marqué, intitulé provisionalidad. Il s’agissait d’une rencontre avec Ernesto Oroza, designer cubain. Il nous invitait à suivre une démarche de création que les Cubains avaient naturellement développée dans un pays en proie à une crise économique forte (je vous invite à lire l’ouvrage intitulé Objets réinventés co-écrit avec Pénélope de Bozzi). Il s’agissait de ré-inventer des objets fonctionnels à partir d’autres objets. C’est à dire de considérer tout ce qui nous entoure comme de la matière première... Tout à coup, nous nous apercevons que nous sommes dans un monde où il y a peut-être suffisamment d’objets. Imaginons que l’industrie s’arrête ! Pourquoi pas ? Nous aurions des objets que nous continuerions d’utiliser et d’autres objets "matières premières" pour en inventer de nouveaux... C’est un scénario très intéressant car le consommateur se retrouverait en état de nécessité de créer (de réinventer). D’ailleurs, c’est une démarche que l’on retrouve parfois dans nos campagnes. J’ai réalisé, avec Franck Dujoux (graphiste), la scénographie de l’exposition Détournement d’objets, dans le Château de Ste Colombe en Auxois en 2003. Pour cet événement, nous avons présenté un reportage photographique d’objets ré-inventés par les habitants des villages voisins, en regard avec une collection d’objets de Cuba. Le rapprochement entre ces deux univers était évident.
Pour finir, lors cette première après-midi d’atelier du grand bazar, des parents m’ont également dit, à propos de leurs enfants : "...j’ai l’impression qu’à la maison je ne vais pas pouvoir l’empêcher de tout vouloir démonter...". Tant mieux ! Un des objectifs est atteint ! Quand on voit le déluge de "créations" obtenu en une après-midi : il y a un véritable besoin et un réel plaisir à fabriquer ensemble.»
Flavien Conilleau est designer/scénographe. Il travaille pour différents musées, notamment le Palais de la Découverte (Lumière, Lumières), la Cité des Sciences (L'ombre à la portée des enfants), Le Vaisseau de Strasbourg (exposition permanente), El Museo del Agua et le MIM au Chili. Il développe également ses propres projets de conception d’ expositions et collabore avec d’autres créateurs (designer, chorégraphes, cerf-voliste...).